Visions intuitives sans expérience préalable et jeux photographiques
(av05)
- Mais que fait-elle, cette gosse, là, elle est toute seule ?
Les deux dames s'approchent de moi mais je ne peux pas parler parce que je pleure trop fort. Je ne peux pas m'arrêter de regarder les hommes qui s'agitent sur mon papa. Ils ne s'agitent plus. Ils enlèvent le fil qui allait de mon papa à leur petite machine posée par terre à côté de lui. Certainement, ce n'était pas une assez grosse machine. Alors ils vont emmener mon papa dans leur camion blanc, à l'hôpital, et à l'hôpital, il y a la bonne machine pour le réveiller. Beaucoup plus grosse que celle-là. Avec tout ce qu'il faut. Ils mettent une couverture sur papa, brillante comme le papier de la lune mignonne qui sert à emballer les parts de tartes qu'on rapporte des anniversaires des copines. Ils la lui remontent bien jusque par-dessus sa tête. C'est pour qu'il ait chaud partout, même à son crâne, et comme ça, il sera bien quand il se réveillera tout à l'heure à l'hôpital.
- Oh, la pauvre puce... Tu le connais, ce monsieur ? C'est quelqu'un de ta famille ?
C'est mon papa. Mais... Mais les messieurs montent dans le camion et ils s'en vont ! Le camion s'en va ! Papa est toujours sur le trottoir sous la lune mignonne et ils l'ont oublié ! Il reste seulement un monsieur près de lui, qui téléphone.
- Mon papa ! Ils sont en train d'oublier papa !
Je me mets à hurler. Dans ma tête, j'ai des jambes qui poussent et qui courent très vite derrière le camion, très vite, comme si je volais, mais c'est seulement dans ma tête alors je crie encore plus fort.
Le monsieur parle maintenant avec les dames. Ils vont nous aider, moi et mon papa, ils vont trouver une voiture pour l'emmener puisque le camion l'a oublié. L'une d'elles s'approche de moi et me prend dans ses bras. On dirait qu'elle va pleurer elle aussi tellement elle a les yeux mouillés quand elle me regarde. Je ne veux pas aller avec elle ! Je veux mon papa ! Mais le monsieur me retient. On ne veut pas me laisser toucher mon papa et il a besoin de moi ! Je ne sais même pas si ce que j'entends est un gros bruit venant de la rue ou bien un bruit qui sort de moi. J'ai mal partout et je suis pleine d'eau dans ma gorge. Je vois un autre camion s'arrêter, exactement là où était le premier. Celui-ci est tout noir. D'autres messieurs en sortent et y font entrer papa. Enfin ! On va s'occuper de lui ! Mon coeur saute dans ma cage rotassique. Je bondis pour aller dans le camion parce que je ne peux pas le laisser tout seul sans moi. Il faut que j'aille avec lui ! Mais le monsieur qui était resté me prend par les épaules et me dit de le suivre, qu'il va m'emmener chez moi. J'entends le moteur du camion qui se met en route. Je plante mes dents dans sa main.
(Extrait de Crache-Poussière)